Les clairvoyants nécessaires

« Les clairvoyants nécessaires fuient l’idéologie et la manipulation des esprits à des fins personnelles ou claniques. Leur vision de l’air du temps et leur sentiment de l’action qui se pose dans le monde pour le monde dépasse leur propre existence. Ils ont en eux et entre eux une conscience de l’évolution qui éclaire l’évolution des consciences et pousse à devenir lumière commune.

Ils ont le flair des milliers d’années de connaissances qui coulent dans leurs veines, comme un radar qui d’abord les bouscule et qui ensuite nous bouscule. Ils savent écouter les chemins d’humanité qui se frayent au delà des épiphénomènes sur lesquels la société du spectacle fait son beurre et où les identités narcissiques exultent dans leurs passions dévorantes.

Les clairvoyants nécessaires ont un corps aux racines multiples, qui flaire raz les pâquerettes les réalités terrestres en respirant au large dans l’océan des nuits étoilées. Leurs perceptions sont extensibles de naissance et qu’ils le veuillent ou non ils n’ont d’autres choix que d’obéir à une vocation qui les met en travail de ce qui travaille le monde. Ils sont poussés à l’urgence d’une intime conviction que leur for intérieur a engendrée comme au fil des millénaires.

Sous ce fardeau-là du temps et de l’espace, certains s’écroulent. Fissurés par la violence du monde qui les a mis au monde, leurs êtres se déchirent fibre après fibre. Chaque fibre d’âme qui lâche est un cri de douleur à se cogner la tête contre le mur des incompréhensions qui les bousillent et des injustices du monde qui supplicient leur foi. La trop puissante broyeuse n’a pu être domptée et a détruit en son sein la promesse et son fruit. Partout et nulle part, ils n’ont pu re-lier. La lune pleure.

Sous ce fardeau-là, ceux qui ont trouvé les voies de passage et les prises pour faire surface ont deux obligations paradoxales : celle de parler et celle de faire silence. C’est une deuxième épreuve dans laquelle le temps fait son œuvre et où mettre un pied devant l’autre se fait à pas de loup. L’intensité de l’attractivité des deux pôles peut faire frôler la démence. Et ils le savent.

Sous ce fardeau-là, ceux qui passent le seuil de la porte des hommes devront un jour ou l’autre se dévoiler. C’est une troisième épreuve, le risque de la visibilité. Ils seront jugés et ils le savent. Ceux dont le corps n’est pas en place sont lucides et se retirent parfois quelques temps parfois toujours. Ils savent reconnaître à l’instinct qui est qui et deviennent des passeurs ou des aiguilleurs du ciel.
Arrivés là, il n’y a rien d’autre à faire que de faire ce que l’on a à faire. Dans le multiple des formes d’action possibles, la boussole est ancrée : faire sans croire dissipe les mirages du haut et du bas. L’œuvre alors invisible, eux-mêmes desidentifiés. Une quatrième éproeuvre.

Leur lucidité du temps présent et à venir est pour certains de l’ordre de
l’effroyable, de la paralysie et de la panique face à un largage des amarres.

Les clairvoyants nécessaires travaillent au soulagement.
À travers et entre tous ils ont prononcé oui. »

Sandrine Delrieu.
Septembre 2016.

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