Depuis Janvier 2015, une tectonique des plaques oeuvre entre les « nous » et les « eux »

En Janvier 2015, après les attentats à Charlie Hebdo, nous avons parlé de liberté et de fraternité. En Juillet 2016, après les attentats de Nice, nous avons enfin parlé du 2ème terme, l’égalité. Entre temps, nos identités et appartenances multiples avaient vécu des chamboulements, et « se mettre à la place de l’autre » a pu dissoudre certaines frontières affectives, intellectuelles, culturelles.

Depuis deux ans, la violence de certaines idéologies et les attentats liés à Daesh assènent de violents coups sur notre capacité à « faire société » en commun. Nous sentons également, en France mais aussi en Europe, la montée d’extrêmes droites inquiétantes. Il existe une volonté d’imposer des régimes fascisants. Les chocs émotionnels et la panique liés à des attentats sur fond de crise économique peuvent effectivement semer le chaos et provoquer une division qui aboutirait à un clivage définitif entre deux groupes, un « eux » et un « nous ».

À chaque secousse, nous amortissons des contrecoups à la fois sociaux et intimes liés aux sensations d’identité et d’appartenance et aux multiples identifications et récits qui peuvent nous composer.

Certains peuvent ressentir une conflictualité intérieure entre différentes appartenances et entre les injonctions intellectuelles, relationnelles ou comportementales qu’elles invoquent. Croire en Dieu (de quelle manière ? magique ou critique ?), apprécier un espace laïque (assez unique en son genre), être guidé et questionné par les valeurs de liberté (de faire quoi ? avec quelles conséquences pour les autres ?), d’égalité (entre qui ? avec quels droits et devoirs équitables ?) ou de fraternité (est-ce possible dans les sociétés où les relations dominants / dominés sont légions ?).
Certaines sensations d’incompatibilités entre plusieurs systèmes de croyances et de désirs, ou d’incohérences entre des réalités et des injonctions paradoxales, peuvent être puissantes et nous remettre en question personnellement et collectivement. Nous avons pu faire le constat que certains aménagements antérieurs ne fonctionnaient plus, et que nous devions produire de nouvelles visions qui invitaient à penser les zones d’impensé qui gisent au coeur des clivages.

Résoudre les tensions en réduisant l’échiquier à des enjeux binaires, pour ou contre, bien ou mal, peut soulager ceux qui n’arrivent pas à penser le mouvement d’ensemble ou ont un intérêt personnel ou clanique à diviser pour régner. Il faut effectivement avoir les reins assez solides, être suffisamment bien individué et avoir une bonne santé affective et intellectuelle pour prendre du recul, entrevoir les profondes métamorphoses qui œuvrent depuis la « crise du système » commencée en 2008 et contribuer à faire avancer notre destin commun en agissant avec sagesse et clarté.

Je voulais revisiter dans cet article la manière dont les « nous » et les « eux » ont pu se mettre en mouvement de manière positive depuis Janvier 2015, en nous mettant en relation et en conscience les uns avec les autres de manière parfois inédite. Se mettre à la place de l’autre a pu être un mouvement civilisateur, malgré toutes les inquiétudes qui restent présentes dans les mois et années à venir.

UN AN ET DEMI DE DÉPLACEMENT DES IDENTIFICATIONS

Le 7 janvier 2015 à Paris, les frères Kouachi entraient dans les locaux de Charlie Hebdo et massacraient à bout portant les dessinateurs et personnes présentes. « On a vengé le prophète Muhammad, on a vengé le prophète Muhammad » hurlaient-ils dans la rue après leur tuerie. Sous le choc, une partie des français s’est indignée du crime et a défendu la liberté d’expression. Nous avons entendu parler de liberté et de fraternité, assez peu d’égalité. La notion de fraternité est en effet suffisamment large, vaste et idéale pour éviter parfois de se coltiner le voisin, surtout s’il nous est partiellement ou totalement étranger.

Le cœur serré, nous avons également entendu des voix dire ou penser : « Ils l’ont quand même bien mérité, il ne faut pas insulter le Prophète, c’est un blasphème ».

Les « valeurs de la république » ont été portées en étendard unificateur – et dans le cœur de nombreux citoyens se posait la question des valeurs de la 5ème république, et plus précisément de l’écart entre les grandes valeurs et les pratiques réelles, l’écart entre ce qui est dit et ce qui est fait, notamment sur les plans économiques, sociaux et démocratiques.

Sous le choc, nous espérions que ce serait le premier et dernier attentat au nom d’Allah en France, pressentant le pouvoir dévastateur de ces actes dans nos sociétés. Le fait que les dessinateurs de Charlie Hebdo aient été tués pour ce qu’ils avaient fait nous masquait le fait qu’ils étaient également tués pour ce qu’ils étaient – mais ce passage du « faire » à « l’être »nous le réaliserions plus tard. Seul ceux qui étudiaient déjà ces questions de fondamentalisme, de dijadisme, de Daesh… savaient le type de folie en train de se répandre.

  • Il y eut alors le nous des musulmans — et le eux des autres.
  • Il y eut également le nous des politiques ­— et le eux des écœurés de la politique française et européenne.
  • Il y eut également le nous des nationalistes — et le eux des étrangers.

 

Le 13 novembre 2015 à Paris, c’est un style de vie qui fut visé. Des terrasses de cafés furent mitraillées et un massacre eut lieu au Bataclan. Des dizaines de vie emportées, des dizaines de blessés, des centaines d’âmes meurtries.  La glaciale détermination de ces jeunes tueurs, leur violence et leur barbarie nous a sidéré.

Parmi les âmes emportées, des musulmans et des non musulmans, beaucoup de jeunes, des parisiens, des touristes. Un certain cosmopolitisme a été touché, cette « zone grise » du mélange entre personnes que l’État Islamique veut détruire. Un slogan de résistance a émergé : « Allons en terrasse ! » Auquel a répondu aussitôt « Nous n’irons pas en terrasse ». L’image du lieu de consommation et de détente des classes moyennes révéla un autre abime dans les identifications et les appartenances, celui des classes sociales.

Nous avons découvert Moolenbeck en Belgique et mesuré plus collectivement l’étendue des dégâts chez les jeunes, leurs départs vers la Syrie et l’Irak, leurs familles effondrées.

À partir de là, les non-musulmans ont commencé à réaliser qu’ils pouvaient être considérés par certains musulmans comme des « mécréants » et qu’ils pouvaient être la cible d’une haine féroce, d’un désir de génocide. Les musulmans évoluant plus aisément dans la société française, ses valeurs et codes sociaux, ses lieux de mélange ou de détente étaient également concernés.

  • Il y eut alors le nous des cosmopolites (quel que soit la religion) — et le eux des « radicalisés ».
  • Il y eut le nous des classes plus aisées (quel que soit la religion) — et le eux des banlieues et des exclus de la terrasse (quel que soit la religion).
  • Il y eut le nous de « Exprimez-vous en tant que musulmans, dites-nous dans quel camp vous êtes, dites-nous que vous êtes des citoyens français ! » — et le eux de « Mais je suis déjà ce que vous me demandez d’être à l’avenir ! ».
  • Il y eut le nous des personnes spirituelles qui n’adhèrent à aucun parti religieux, n’ont fait allégeance à aucun dieu supérieur au dessus de leur tête et qui n’existent pas dans le paysage culturel et médiatique sous peine d’être taxé d’illuminés, tout en étant de plus en plus nombreuses à allumer la lumière de la co-création vibratoire… — et le eux des athées militants qui ont jeté la baignoire, le bébé et l’eau du bain.

 

Le 14 juillet 2016 à Nice, un camion de 19 tonnes conduit par Mohamed Lahouaiej Bouhlel écrasait les personnes, les familles et les enfants rassemblés sur la promenade des anglais pour le feu d’artifice. L’horreur innommable handicapait les mots devant l’effroi. S’attaquant ici aux familles, aux enfants, aux groupes d’amis et aux badauds, tout un chacun est visé, indifférencié.

  • Il y eut le nous des citoyens (quel que soit la religion, la classe sociale, les origines) — et le eux de l’État Islamique, de Daesh…
  • Il y eut le nous des « Ce sont des cas isolés psychotiques » — et le eux de « Attention au déni de réalité, la psychose, le cas échéant, n’est que le bras armé d’un projet véritablement totalitaire ».
  • Il y eut le nous des « Nous allons lever une armée et faire la 9ème croisade en terre de France » ­— et le eux des « Ils sont tous devenus fous ».
  • Il y eut le nous de ce qui veulent un bien-vivre en paix pour tous ­— et le eux de la nébuleuse qui contribue au financement de cette folie directement et indirectement.
  • Il y eut le nous de ceux qui se mettent à la place de l’autre et font un peu plus attention les uns aux autres au quotidien — et le eux de ceux qui continuent à vivre dans l’indifférence ou la méfiance mutuelle.
  • Il y eut enfin le nous de la question de l’égalité, qui avait été occultée en janvier 2015.

 

Au mois d’août, tandis que le soleil invitait à la baignade et au rafraichissement, il y eut l’affaire du burkini. L’affaire du corps de la femme, l’affaire du regard de l’homme, l’affaire de l’interdiction, l’affaire de la laïcité, l’affaire d’une peur de l’envahissement par un mode de vie et une régression des libertés individuelles qui s’imposerait à tous. Il y eut une bonne affaire pour les politiques d’une identité figée.

  • Il y eut le nous des femmes qui comprennent intimement les femmes — et le eux des hommes qui ont des grandes idées et de puissants fantasmes sur les corps de leur femme, de la femme des autres et des passantes.
  • Il y eut le nous des au nom de (tantôt laïcité, tantôt pudeur, tantôt liberté…) — et le eux des en mon nom.
  • Il y eut le nous des émancipations volontaires — et le eux de l’émancipation forcée.
  • Il y eut le nous des nationalistes culturellement racistes ­— et le eux des fatigués d’imaginer un avenir aux multiples variantes fascistes.
  • Il y eut le nous de ce qui jouissent dans le fantasme (quel qu’il soit, il suffit de jouir d’une intensité) ­— et le eux de ceux qui essaient de comprendre les réalités multiples qui se croisent.
  • Il y eut le nous de « Entre la loi divine supérieure où tout est écrit et la loi humaine qui s’écrit au fil des générations, il faut choisir ! » — et le eux de « Mais l’un n’empêche pas l’autre lorsque l’on sait monter et descendre l’échelle de l’absolu et du relatif, et sortir de la colonisation de l’un par l’autre ».
  • Il y eut le nous des « islamo-gauchistes » — et le eux de ce qui se demandent si la culpabilité liée à la colonisation rend aveugle.
  • Il y eut le nous de ceux qui cherchent une racialisation et une confessionnalisation de la société – et le eux de ceux qui observent avec effroi cette montée des postures narcissiques.
  • Il y eut le nous de ceux qui tricotent sereinement avec des appartenances multiples — et le eux de ce qui n’arrivent pas à saisir que 1 + 1 = 3.

Il y eut sans doute d’autres « nous » et d’autres « eux » que vous avez senti vibrer autour de vous et en vous. Si vous désirez compléter ce texte, envoyez-moi vos observations, je les y intègrerai.

Au mois d’août également, il y eut un meurtre dans la communauté chinoise et une manifestation de chinois contre le racisme dont ils sont victimes. Ils étaient bien seuls.

L’ESPRIT CRITIQUE ET UNE VOLONTÉ D’ALLER VERS LE MIEUX… 2017… 2018…

Dans ce récit, une multiplicité d’identifications se superposent et/ou s’enchaînent. À chaque secousse, nous avons été sollicités par des identifications et des appartenances de plus en plus multiples et mouvantes, ce qui témoigne finalement d’une sortie du magma très opaque vis à vis de l’Islam dans lequel, en janvier 2015, beaucoup ont tout d’abord terrassés.

Le mouvement d’ensemble sollicite chez tous un processus d’individuation, c’est-à-dire une construction du Moi qui s’affine en développant une réflexion et des sensations personnalisées face aux différentes injonctions et allégeances que les pressions collectives ont tendance à solliciter. Se méfier des récits trop bien ficelés, trop simplistes, univoques, continuera d’être le défi de l’année 2016 / 2017 à venir. La situation idéologique, économique et sociale est loin d’être calme, et de multiples secousses sont sans doute à prévoir.

Nous découvrirons de nouvelles zones d’impensés où nous devrons prendre le temps d’analyser les réalités qui s’imbriquent, les souffrances qui s’expriment et les croyances qui emmurent. Et dénouer les sangles des replis.

Nous nous reconnaîtrons, dans le désir d’aller mieux et de faire mieux, ensemble.

 

Dessin 2016 © Sandrine Delrieu
Dessin 2016 – Sandrine Delrieu

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