Désamorcer les fantasmes des origines

Un fantasme des origines plane dans l’air du temps. Comme si se fondre dans l’origine, s’y mouler, s’y conformer, allait résoudre le sens de la vie sur terre ou dans les cieux d’après.

Depuis les attentats de Charlie Hebdo 2015, le mouvement religieux des salafistes fut pointé du doigt. Il pouvait, chez certains jeunes ou personnes chez qui une haine ou des problèmes psychiques couvait, mener à un point de bascule vers le passage à l’acte ou à l’action violente, à force d’infuser dans l’esprit et l’affectivité une division entre « bons musulmans » et « mécréants » à convertir, à mépriser, voire à éliminer, et en nourrissant des angoisses parfois insupportables quant à l’enfer et au paradis. Ces glissements de la piété, à la piété compulsive puis vers une violence sacralisée ou le désir de précipiter la « fin des Temps » furent suffisamment bien analysés pour ne pas revenir dessus ici. 

Pourquoi, en nous approchant des origines, risquerions-nous d’être happés par un trou noir et une folie destructrice ? Qu’est-ce que le « fantasme des origines » pourrait inconsciemment réactualiser ? Pourquoi ce besoin de récits des origines pour légitimer notre identité actuelle ? 

En sous-texte, les fantasmes d’une autre scène : la scène primordiale

En psychanalyse, le fantasme des origines peut évoquer les fantasmes de la scène primordiale, celle où nos parents nous ont conçu, l’acte créateur par lequel nous sommes venus au monde. 

Acte fondateur certes, mais dont nous sommes exclus puisque nous n’existions pas encore, tout en procédant de lui. 

C’est dans cette impensabilité que le fantasme des origines et la quête du scénario fondateur peut entrer en délires. « Si je remonte à mes origines, je n’existe pas. Et c’est de cette non-existence que mon existence surgit. » Certains imaginaires d’un retour aux origines peuvent ainsi aimanter vers la mort.

Dans la vie courante, certains se contentent d’une mort symbolique, d’une dépression où le Moi s’effondre et sombrent dans une forme de néant avant de ressentir l’impulsion d’un nouveau départ et d’une nouvelle naissance. Ils ont échappée belle à l’anéantisation suicidaire, quasi atomique, dans laquelle cette aimantation des origines peut conduire. Cette descente aux enfers et cette remontée à la lumière peut d’ailleurs devenir un enseignement dont la spiritualité n’est pas à exclure.

D’autres s’en sortent moins bien. Il faut dire que cet acte fondateur des origines n’est pas un long fleuve tranquille. Il contient, en réalité ou en fantasme, la violence de la pénétration du sexe de l’homme dans le sexe de la femme. Il contient l’agression, la force brutale et le viol – la prise. Dans les sociétés, cultures, familles ou vécus où la sexualité n’est pas vécue dans le respect du désir mutuel ; où la sexualité est tabou tout en étant obsédante ; où les femmes serrent les dents et les jambes sous l’assaut brutal de leurs conjoints ou agresseurs ; où la pulsion d’emprise domine avec sa rage destructrice de posséder l’autre et de s’en servir ; où la culpabilité primaire ronge ; où l’incestueux rode… les fantasmes de la scène primordiale peuvent prendre une ampleur démesurée. S’enfoncer, s’enfoncer, s’enfoncer… jusqu’au trou primordial des origines, au fil d’une régression temporelle et psychique où la mort donnerait naissance à la vie, et l’inexistence à l’existence. 

Cela ne va pas sans faire des souffrances et des morts, physiques et psychiques.

Une autre tentation pulsionnelle vient alourdir l’ambiance : la tentation pré-oedipienne de prendre la place d’un parent pour copuler avec l’autre. Et un autre fantasme : s’auto-engendrer dans un acte qui combine toute puissance (en m’identifiant à mon parent, je suis mon parent !) et s’anéantir (je ne suis pas) dans un flux tendu vers une re-naissance. Si « Être ou ne pas être1 » donnait le choix, « Être et ne pas être » n’en donne pas. Le suicide peut alors prendre figure d’accouchement libérateur de tensions impensables. Que ces fantasmes et pulsions produisent quelques problèmes d’identité est assez logique lorsque le psychisme est mobilisé par un tel magma.

En psychanalyse, l’approche d’une personne empêtré dans ces opacités sera historique, du point de vue de la construction de l’appareil psychique et des structures affectives, et sans doute en régressant dans la toute petite enfance. Remonter le temps, déconstruire et re-élaborer le destin des pulsions autrement. Nul doute que cela prend un temps certain, et qu’il s’agira de « contenir » les différentes pressions intérieures avec une grande patience avant qu’une clarté intérieure n’advienne et qu’un processus de deuil et d’individuation ne retravaille l’affectivité. Si possible.

Faire le lien entre les « retours aux origines » prôné par certains courants religieux et le fantasme de la scène primordiale pourrait paraître osé, voire à côté de la plaque. En explorer l’hypothèse n’est cependant pas dénué d’intérêt, notamment quand ce processus conduit certains à se suicider tout en assassinant d’autres personnes dans un acte qui s’apparente à une « jouissance infinie » sur fond d’anéantissement et de re-naissance.

Désamorcer les fantasmes des origines, dans les histoires individuelles et collectives

Le champ du religieux peut être une belle aventure. Enquêter aujourd’hui sur la nature de l’âme, de Dieu, des lois spirituelles… et écouter ce qui a pu dans les temps anciens parler aux hommes d’autres temps et d’autres lieux peut prendre toute une vie (voire plusieurs). S’y consacrer, en soi, n’a rien de répréhensible. Travailler la question du sens de la vie, personnelle et collective, peut contribuer pleinement à une maturité affective, intellectuelle, relationnelle et spirituelle. Le « quiétisme » peut produire des parcours de vie sereins pour les personnes qui ont besoin d’un tel cadre dans la guidance.

Par contre, le fait que l’appétence pour un retour aux origines conduisent au suicide et à l’assassinat « Au nom de Dieu » inquiète nos jours et relève d’un tout autre registre. Quels sont les récits, dans le champ de la croyance religieuse, qui peuvent nourrir un « retour aux origines » aussi mortel ? Ils doivent être très puissants, pour avoir également déverrouillé l’interdit du suicide (Je ne développe pas ici).

Si la psychanalyse travaille sur une déconstruction / reconstruction au niveau de l’inconscient personnel, l’approche historique et anthropologique du religieux travaille une déconstruction / reconstruction au niveau des récits collectifs et scénarios fondateurs qui font référence pour une communauté de croyants. 

La réinvention d’un passé mythifié est courante sur le plan personnel comme sur le plan collectif. En psychanalyse et dans les histoires individuelles, nous parlerions :

  • de récits sur lequel se fonde l’aura d’une famille ou d’une lignée, ces récits pouvant être magnifiés ou catastrophés
  • de l’influence des conditions de notre conception et naissance infusés dans les vécus qui l’entourent,
  • de la cruciale question de la transmission. Ce qui est dit et ce qui n’est pas dit des vécus et des histoires, le su et le non su, ce qui est conscient et ce qui reste(ra) inconscient.

Le travail sur soi permet d’aborder ces récits et de désamorcer certains fantasmes, d’éclairer des zones d’ombre ou les écarts entre ce que l’on croit et ce qui fut, entre ce dont on est conscient et les contenus de l’inconscient (avec sa grande mémoire, un vrai disque dur !). Les écarts entre ces récits produisent des écart de sens qui peuvent être insoutenables, morcelant la psyché en partie qui ne se racontent pas la même histoire.
Les moments-clefs d’un travail sur soi sont parfois fulgurants. Il se composent d’une série de « prises de conscience » : « Ah nom de Dieu2, c’était donc pour ça… ». L’effet intérieur donne la sensation de passer de la caverne à la clairvoyance, au pouvoir voir. Ce pouvoir de voir renvoie à cette belle image « dessiller les yeux ». Retrouver l’origine d’un conflit, d’une croyance familiale, des conséquences psychiques d’un trauma… tel qu’il nous a sidéré à l’époque permet effectivement de s’en libérer. Beaucoup témoigneront que l’effet est radical ! La radicalisation en ce sens a des effets positifs, le passage de l’invisible au visible ayant force de délivrance et de maturation dans le psychisme du sujet.

Dans le temps long de l’histoire des peuples et des cultures, l’affaire est complexe car toutes les forces individuelles, parfois des millions de personnes !, contribuent à la fabrication des récits sous-jacents et des affects qui collent à la peau des imaginaires. Les peuples comme les pays se constituent avec des récits fondateurs, construits après-coup en fonction des besoins narcissiques, des nécessités de faire groupe et communauté autour d’un récit partagé, en lequel « on croit ». Il fera référence. Le « croire » est une colle qui fait tenir ensemble récits et personnes. 

Dans ces opérations réalisées après-coup, la manipulation de l’Histoire à des fins partisanes n’est pas nouvelle (Jeanne d’Arc en fait souvent les frais !) mais le mélange actuel entre le politique et certains courants religieux fascinés par un « retour aux origines » peut produire des tensions dommageables et parfois mortelles dans la société et pour certains jeunes. Depuis 2015, le travail de recherche des historiens et la diffusion de leurs études auprès des citoyens et des jeunes est devenu urgent et précieux. L’histoire permet un travail à la fois rétrospectif et introspectif au niveau collectif en cherchant à s’approcher de la réalité de ce qui eut lieu, et en tenant compte de la société, des manières de vivre, de penser et de croire de l’époque étudiée, avec les enjeux qui furent les siens. Il s’agit de s’approcher de la réalité par tâtonnements successifs qui empruntent à la fois à l’archéologie, à l’étude des textes, des traces ou de la langue, et non d’avoir la volonté de construire une nouvelle vérité figée. D’une part, parce que nous réfléchissons avec un cerveau du 21ème siècle en regardant le passé, et avec nos valeurs, et de l’autre à cause du risque d’y reprojeter d’autres fantasmes et besoins actuels. 

En cherchant, la recherche repousse toujours la zone d’inconnu un peu plus loin ; et tourne autour… d’une réalité à laquelle elle ne pourra jamais coller à 100%.

La réinvention d’un passé mythique remonte, dans certaines religions, à un homme déclaré prophète pour ce qu’il a amené d’incisif et de radicalement nouveau dans la société où il vécu, puis dans le monde à travers ceux qui ont pris appui sur lui, ont transmis et nourrit son message. Nul homme et nulle société n’est neutre : nourrir un message, c’est aussi le remanier et l’adapter aux décennies qui passent pour qu’il soit entendable pour un nombre grandissant de personnes, et parfois dans des contextes géographiques et politiques très différents. Une souplesse devrait donc être de mise, en lisant ces récits à fois sur la plan historique (qui a dit quoi, quand et pourquoi) et, sur le plan symbolique (qu’est-ce que cela évoque et convoque, quand il y a mystère et récit du mystère).

En étudiant l’Islam et son texte fondateur, le Coran, les recherches sur la société tribale du VIIe siècle dans le désert d’Arabie3, sur la manière de vivre et de croire des bédouins, nomades et sédentaires, sur leurs conditions de survie… permettent d’y voir plus clair sur le contexte d’émergence de ce qui devint ensuite une religion, et de « désamorcer certains fantasmes des origines » élaborés à partir d’intérêts politiques actuels et/ou des besoins psychiques du croyant (avec l’influence éventuelle des motions pulsionnelles racontées précédemment).

Le renoncement à la quête des origines

Qu’il s’agisse de travail sur soi individuel ou collectif, un point reste essentiel. Tout comme nous serions incapables de retrouver exactement tout ce qui a traversé nos sensations, notre activité psychique, nos tensions et délices… des premiers jours, semaines et mois de notre vie – nous sommes incapables de retrouver exactement tout ce qui a traversé les hommes et les femmes des siècles passés. 

Cette quête de compréhension des multiples origines de ce qui nous traverse et constitue doit avoir une fin.
Et c’est là que tout commence.
En faisant le deuil de cette quête (et dans un même temps de la scène primordiale) une nouvelle vie devient possible dans un présent délivré de cette tension. 

Accepter l’exclusion de nos propres origines, et faire le deuil de ces retrouvailles mortelles est peut-être une des étape-clefs d’un processus de paix avec le présent, l’avenir, le flux des générations et l’au-delà.

Ce tableau de Jean Honoré Fragonard, « Le verrou », peut symboliser cet interdit.
De la scène des origines qui vous donnera vie, restons exclus. Dehors ! À l’écart ! 

Le verrou – Jean Honoré Fragonard – Vers 1777

le verrou fragonard

Quand à la mort, nous verrons ce qu’il se passe quand nous franchirons le seuil.
L’âme légère si possible.

©️Sandrine Delrieu
Février 2017 


1 : « To be or not to be ». Shakespeare. Hamlet.
2 : Et oui :-)
3 : Voir les recherches de l’islamologue Rachid Benzine, de Guillaume Dye, de l’historienne Jacqueline Chabbi, et de bien d’autres chercheurs.
4 : https://www.louvre.fr/oeuvre-notices/le-verrou

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